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Les diélectriques : du champ local à la constante ε_r

≈ 30 minutes · Prérequis : Maxwell dans la matière : les champs D et H

Le gain du jour : faire le pont entre le monde microscopique (un atome, sa polarisabilité) et le monde macroscopique (la constante diélectrique εr\varepsilon_r qu’on mesure) — le raisonnement de Lorentz, puis les formules de Clausius-Mossotti et de Langevin-Debye.

Pourquoi cette notion ?

En leçon 7 on a introduit la polarisation P\vec P et la constante εr\varepsilon_r « par le haut », comme des grandeurs mesurables. Mais d’où viennent-elles ? D’un seul atome qui se déforme dans un champ. Le problème : quel champ ressent réellement cet atome ? Ce n’est ni le champ appliqué, ni le champ macroscopique moyen. Résoudre cette question, c’est prédire εr\varepsilon_r à partir de la structure de la matière — ce que font les logiciels de conception de matériaux.

Le vrai problème : le champ local

Trois champs à ne pas confondre :

L’atome n’est pas soumis à la moyenne E\vec{E} : il « voit » aussi le champ créé par tous ses voisins polarisés. C’est EL\vec{E}_L qui déforme l’atome, donc c’est lui qui pilote la polarisation.

Le champ de Lorentz

Lorentz propose une astuce géométrique : autour de l’atome étudié, on trace une petite sphère fictive. Le champ local se décompose en

EL=E+EP\vec{E}_L = \vec{E} + \vec{E}_P

EP\vec{E}_P est le champ créé au centre par tous les dipôles. On le sépare en contribution des dipôles hors de la sphère (traités en continu) et dans la sphère. Pour un milieu assez symétrique, la contribution interne est négligeable et l’externe vaut P/3ε0\vec{P}/3\varepsilon_0. D’où le champ de Lorentz :

 EL=E+P3ε0 \boxed{\ \vec{E}_L = \vec{E} + \frac{\vec{P}}{3\varepsilon_0}\ }

Un atome dans un milieu dense ressent plus que le champ moyen : ses voisins l’amplifient.

Polarisabilité : la réponse d’un atome

À l’échelle microscopique, le moment dipolaire induit est proportionnel au champ local :

p=αε0EL\vec{p} = \alpha\,\varepsilon_0\,\vec{E}_L

α>0\alpha > 0 est la polarisabilité de l’entité (atome, ion, molécule). Elle a trois origines qui s’additionnent, α=αe+αa+αor\alpha = \alpha_e + \alpha_a + \alpha_{or} :

MécanismeCe qui bougeDépend de T ?
αe\alpha_e électroniquele nuage électronique se déformenon
αa\alpha_a atomique/ioniqueles ions s’écartent de l’équilibrenon
αor\alpha_{or} d’orientationles dipôles permanents pivotentoui : αor=p023ε0kBT\alpha_{or} = \dfrac{p_0^2}{3\varepsilon_0 k_B T}

La dépendance en 1/T1/T de l’orientation vient de la bagarre entre le champ (qui aligne) et l’agitation thermique (qui désaligne) — plus il fait chaud, moins on aligne.

La polarisation macroscopique somme tous ces moments : P=nvp\vec{P} = n_v\,\vec{p}, où nvn_v est le nombre de dipôles par unité de volume.

Recoller le microscopique et le macroscopique

En combinant P=nvαε0EL\vec{P} = n_v\alpha\varepsilon_0\vec{E}_L avec le champ de Lorentz, on résout pour P\vec P :

P=nvαε01nvα3E=ε0χEavecχ=nvα1nvα3\vec{P} = \frac{n_v\alpha\varepsilon_0}{1 - n_v\frac{\alpha}{3}}\,\vec{E} = \varepsilon_0\chi\vec{E} \qquad\text{avec}\qquad \chi = \frac{n_v\alpha}{1 - \frac{n_v\alpha}{3}}

et comme εr=1+χ\varepsilon_r = 1 + \chi, un peu d’algèbre donne la relation de Clausius-Mossotti :

 εr1εr+2=nvα3 \boxed{\ \frac{\varepsilon_r - 1}{\varepsilon_r + 2} = \frac{n_v\alpha}{3}\ }

C’est le pont recherché : à gauche une grandeur macroscopique mesurable (εr\varepsilon_r), à droite une grandeur microscopique (α\alpha) fois la densité. Elle vaut pour les gaz denses et les liquides de molécules non polaires.

Trois cas selon la densité

χ=εr1=nv(αe+αa+p023ε0kBT)\chi = \varepsilon_r - 1 = n_v\Bigl(\alpha_e + \alpha_a + \frac{p_0^2}{3\varepsilon_0 k_B T}\Bigr)

Cette dernière montre que la constante diélectrique d’un milieu polaire dépend de la température — mesurer εr(T)\varepsilon_r(T) permet de remonter au moment dipolaire p0p_0 de la molécule. C’est ainsi que Debye a mesuré le dipôle de l’eau.

Réponse en fréquence : la dispersion

Sous un champ oscillant, chaque électron lié est un oscillateur harmonique amorti (modèle de Drude-Lorentz) : masse mm, pulsation propre ω0\omega_0, amortissement. La susceptibilité devient complexe et dépend de ω\omega :

χ(ω)=χ(0)ω02(ω02ω2)iωτ\chi(\omega) = \chi(0)\,\frac{\omega_0^2}{(\omega_0^2 - \omega^2) - i\frac{\omega}{\tau}}

Sa partie réelle χ\chi' décrit la dispersion (l’indice qui change avec la couleur — le prisme !), sa partie imaginaire χ\chi'' décrit l’absorption, avec un pic en Lorentzienne centré sur la fréquence de résonance ω0\omega_0. C’est la physique de la couleur des matériaux et des raies d’absorption.

Vérifie ta compréhension

Le champ local ressenti par un atome dans un solide dense est…

La relation de Clausius-Mossotti relie…

Pourquoi la polarisation d'orientation dépend-elle de la température ?

La partie imaginaire de la susceptibilité χ''(ω) décrit…


À retenir : champ de Lorentz EL=E+P/3ε0\vec E_L = \vec E + \vec P/3\varepsilon_0 ; p=αε0EL\vec p = \alpha\varepsilon_0\vec E_L ; Clausius-Mossotti (εr1)/(εr+2)=nvα/3(\varepsilon_r-1)/(\varepsilon_r+2) = n_v\alpha/3 ; Langevin-Debye ajoute p02/3ε0kBTp_0^2/3\varepsilon_0 k_B T (dépend de T). En fréquence, χ(ω)\chi(\omega) complexe : χ\chi' dispersion, χ\chi'' absorption.

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